Contribution du Docteur Georges Laroche
 
Le Docteur Eugène Jamot (1879-1939).

Né le 14 novembre 1879 à La Borie, un hameau de la commune de Saint-Sulpice-les-Champs, Léon-Clovis-Eugène Jamot fut d'abord instituteur en Algérie avant de faire des études de médecine à Montpellier et de s'installer en 1908 à Sardent. Deux ans plus tard il renonça à exercer la médecine de campagne pour passer le concours d'entrée à l'École d’application du service de santé des troupes coloniales à Marseille, dite "École du Pharo". Sorti en 1911 de ce haut-lieu de formation en médecine tropicale, il fit un premier séjour en Afrique Noire avant d'entrer à l'Institut Pasteur de Paris où il étudia jusqu'en 1914 en se spécialisant dans les parasitoses. A la fin de son stage il fut nommé sous-directeur de l'Institut Pasteur de Brazzaville.

De 1916 à 1931 il se consacra à la lutte contre la trypanosomiase humaine. Cette maladie parasitaire, plus connue sous le nom de "maladie du sommeil", est due à un protozoaire transmis de l'animal à l’homme par la piqûre d’une mouche (dite mouche tsé-tsé). Toujours mortelle en l'absence de traitement, cette maladie doit son nom populaire au fait qu'à la phase pré-terminale les malades présentent une somnolence permanente.

La trypanosomiase africaine a évolué au cours des siècles par grandes vagues épidémiques. L'Ouganda et le Bassin du Congo furent ravagés de 1896 à 1906. A partir de 1920 une deuxième épidémie commença à décimer l'Afrique centrale et de l’ouest. C'est cette seconde poussée qui fut efficacement combattue au Cameroun et au Burkina-Faso par le Colonel Jamot et ses équipes mobiles. Ce succès lui valut une gloire considérable. Il fut couvert d'honneurs et proposé pour le Prix Nobel.

Eugène Jamot était un esprit libre. Durant ses séjours en métropole il exposait ouvertement l'idée que les grandes épidémies de maladie du sommeil avaient été déclenchées par la pénétration coloniale européenne.*
Selon lui la Grande Guerre n'avait fait qu'amplifier un processus induit par la colonisation, l'extension de la maladie étant surtout due aux déplacements de populations porteuses du parasite. De tels propos ne pouvaient pas être approuvés par l'administration coloniale.

En novembre 1931, au cours d'un de ses voyages entre la France et le Cameroun, le Colonel Jamot fut débarqué de force à Dakar et mis aux arrêts de rigueur. Le Ministère des Territoires d'Outre-Mer le tenait pour personnellement responsable de graves accidents thérapeutiques survenus dans le secteur de Bafia, où 700 personnes étaient devenues aveugles après avoir reçu un traitement.
A cette époque, seuls quelques médicaments étaient efficaces. Il s'agissait de dérivés de l'arsenic, susceptibles d'induire de sévères effets toxiques. En 1928, sans en référer au Colonel Jamot, un jeune médecin nommé Monier avait administré de sa propre initiative l'un de ces produits (le tryparsamide) à des doses triples des doses usuelles. Ce surdosage provoqua des atrophies optiques irréversibles chez près d'un millier de malades. Jamot ne sût pas faire valoir son entière innocence, et il paya chèrement pour les actes inconsidérés de son subordonné. Il dut renoncer à reprendre ses campagnes au Cameroun, et passa les années suivantes à Ouagadougou dans une ambiance de suspicion permanente.
Profondément découragé, il fit valoir ses droits à la retraite. Au début de 1936 il se retira à Sardent, qu'il avait quitté 25 ans auparavant après y avoir brièvement exercé. Le décès de son contemporain le Docteur Alphonse Vincent (1880-1935) lui permettait de tenter de reprendre avec vaillance son activité passée de médecin de campagne. Mais la tâche fut rude.
D'une part il était difficile de succéder au Docteur Vincent, qui avait laissé le souvenir d'un praticien insurpassable. Une souscription venait d'être lancée pour ériger un monument à sa mémoire sur la place de Sardent.  
D'autre part - et surtout - la rumeur publique avait précédé Eugène Jamot. Quelle qu'ait été son immense gloire passée, il était "le médecin qui a rendu aveugles des milliers d'africains". De sorte que, malgré son dévouement, son travail ne lui permit pas de mettre fin à d'importantes difficultés financières. Et c'est un homme brisé moralement et physiquement qui mourut à Sardent le 24 avril 1937 d'un accident vasculaire cérébral.

* Voici ce qu'écrivait Jamot dans « Je sais tout » en 1931 à l'occasion de l'Exposition coloniale :

    « En apportant dans ces pays la paix, en brisant les cloisons étanches qui séparaient autrefois les diverses tribus et qui permettaient au mal d'évoluer en vase clos, en ouvrant des voies de communication et en créant des mouvements commerciaux entre la côte et l'intérieur, en circulant avec des gardes, des porteurs et des boys recrutés un peu partout, en déplaçant les populations, en mélangeant sur les chantiers des travailleurs originaires de régions saines avec d'autres provenant de zones contaminées, l'Européen a été le véritable agent de la propagation du fléau. »

Sources :

- Thèse du Docteur Marcel BEBEY EYIDI - Le vainqueur de la Maladie du Sommeil - Le Docteur Eugène Jamot (1879-1937). - 1950.

- Patrick Berche - Doyen de la Faculté de médecine Paris Descartes - "Eugène Jamot" in  http://blogs.univ-paris5.fr/berchep/weblog/5013.html

- Association Docteur Eugène Jamot -  http://www.creuse-jamot.org/html/jamot.html


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